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Beucler, Véronique

L'Insecte et le traducteur

Le roman et son double. "Traduction-trahison" dans le monde de l’édition ? C’est bien là la question ! Véronique Beucler y répond dans un style ludique où fantaisie et sensualité font bon ménage avec le mystère de l’inspiration et la passion de l’écriture. Il s’agit ici des relations mystérieuses qu’entretiennent réalité et fiction, vérité et imposture, tout cela, et ce n’est pas le moindre des charmes de ce roman, dans une écriture amoureuse, sonnante, fruitée, charnue.

Véronique Beucler est agrégée de lettres. Elle a vécu à Majorque, au Vanuatu, à Madagascar, puis en Colombie, au Mexique, à Sarajevo, à Casablanca, à Madrid. Elle réside actuellement à Alger où elle enseigne la littérature. Elle a mis en scène une douzaine de pièces et publié cinq romans. L’Insecte et le traducteur est son dernier roman.

Extrait

Au fil des traductions, je m’étais fait un nom, à défaut de prénom. Le mien me gênait, je ne m’y étais jamais vraiment habitué ; il me paraissait incomplet, comme s’il y manquait la fin que ma mère n’aurait pas entendue. Mon père était en mission au Caire quand il l’avait appelée d’un café. Elle se souvenait du brouhaha et de la difficulté qu’elle avait eue à comprendre ce qu’il disait. Il lui annonçait qu’il rentrerait plus tôt que prévu. Il avait ajouté d’un ton joyeux : « si c’est un garçon, on pourrait l’appeler Théo. » La communication s’était interrompue. Une demi-heure plus tard, une voiture le fauchait sur une avenue débordant de véhicules lancés du fond des âges par des conducteurs qui ignorent la pédale de frein.

Théo Lacombe était devenu la voix française de Mario Escolano, de Suzana Basterra, de Manuel Albarruega, et celle espagnole de Lucien Sandrier, d’Aurélie Rebattet, de Marion Larose, trois nouveaux auteurs prometteurs. La traduction est une sorte de doublage. Mon timbre se superposait au visage de ces écrivains reconnus, créatures à quatre, huit, quinze ou trente langues. Je ne les enviais pas. Je n’aurais pas échangé la sécurité d’avancer entre des rives familières, contre une traversée du désert, avec pour seule boussole le firmament au-dessus de sa tête et la force de ses mollets. Les dunes à perte de vue, le chemin qui s’efface derrière soi, le sable qui botte les jambes et cède sournoisement, et on dévale la montagne farineuse dans laquelle on pédale, en croyant rattraper les pas perdus. Quel plaisir pouvait-on goûter à ne pas savoir où l’on va, ni même si on va quelque part ? Comment être sûr qu’on ne tourne pas en rond, sur un cercle de quatre ou cinq mètres, alors qu’on pense traverser le Sahara ?

Ce qui me distinguait des auteurs m’apparaissait clairement : je canotais sous les frondaisons des autres, entre les berges qui m’avaient vu grandir. Je cueillais au passage un fruit discret de mon jardin, oui, cette image était à moi, je l’avais repiquée dans ce terreau qui lui allait comme un gant, je la retrouverais un jour si l’envie me prenait de repasser par là. J’entretenais les enclos ou les parcs des autres, des jardinières, parfois, sur de modestes balcons.

Quand j’avais commencé ce métier, je ne me serais pas permis le plus petit écart. Je décalquais les phrases, respectais exactement leurs contours, découpais ces pochoirs que j’appliquais sur les pages nouvelles. Au fil du temps, j’avais conservé mon honnêteté scrupuleuse, tout en me moquant de la tarte à la crème, « traduttore, traditore… ». Ces mots ne me parlaient pas. Je ne servais pas les textes, je les déplaçais. Le risque, vu sous cet angle, n’était pas le vulgaire forfait de trahison. C’était bien plus périlleux. J’étais convoyeur de nuances. Aucune ne devait s’éteindre ou s’estomper au cours du trajet. Gare à la casse ! Il me fallait transporter des sons sans les fausser ou des saveurs sans qu’elles s’affadissent, des températures qui ne devaient ni s’échauffer ni s’attiédir. Imaginez un livreur de sorbets d’un continent à l’autre, et qui, quelle que soit la distance, devrait en maintenir la texture et l’excellence. Il s’agissait de faire vite et bien. Cultiver des talents de prestidigitateurs, subtiliser objets et créatures pour les déposer, sans renverser une goutte de leur verre ni interrompre leur conversation, dans leur nouvel espace.

 

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