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Desportes, Bernard

Vers les déserts

Un homme Vlad, quitte sa ville, Dlav, à la recherche de ses origines et de sa propre identité - mais tout lui échappe, tout disparaît, tout s'efface au fur et à mesure de son enquête, rien ne résiste à ses investigations. Vers les déserts capte la lecture par la tension dramatique et l'atmosphère tantôt claustrophobique tantôt comique, toujours étrange du récit. Construit sur la répétition et le monologue, sur l'introspection et l'auto-interrogation d'un personnage changeant et mulptiple, à la fois tendre et pervers, le récit nous livre en fait les voies et les méandres, les sinosités que suit une écriture dans son élaboration même. 174 p. (1999)

Bernard Desportes a publié des poèmes, un essai sur Koltès et divers textes critiques dans différentes revues. En 1995, Bernard Desportes a fondé la revue Ralentir-Travaux, qu'il dirige.

Extrait

je suis né le 11 ou le 12 et ma mère est morte le 14, mon père, l’homme qui vivait là, cet homme qui vivait avec ma mère, qui couchait avec elle, qui la prenait entre ses bras et ses jambes, ses cuisses, qui la prenait et rentrait en elle et fourrageait son sexe et son ventre de son sexe comme un taureau, cet homme qui vivait là avec elle, avec ma mère, cet homme est parti on ne sait où, nul ne sait où, n’a jamais su où il était allé, personne ne l’a revu par ici à Dlav, ma ville, la ville où je suis né le 11 ou le 12 où ma mère est morte le 14 et où mon père, enfin cet homme, mais c’était certainement mon père, cet homme-là qui vivait avec ma mère n’est jamais reparu, n’est jamais revenu, car il a quitté la ville très vite, il a quitté Dlav, personne ne l’a vu, il est parti, il a quitté la maison, cette maison, la maison de ma mère où je suis né paraît-il, où ma mère m’a mis au monde, cette femme un enfant, cette maison où je suis né du ventre de cette femme, ma mère, une femme seule probablement, oui très probablement seule, sinon avec qui, seule et qui criait entre les murs nus de cette maison vide, et rien, personne, pas même cet homme qui l’avait prise et engrossée, cet homme au sexe de taureau, d’où venait-il cet homme- taureau sorti du bois noir de la terre, de l’horizon, d’un horizon, cet homme qui a planté son sexe dans le ventre de ma mère, dans cette maison vide, et cet homme a joui sur ma mère, sur son ventre, dans son ventre, dans ses mains, peut-être dans sa bouche, et il était sur elle, nue, dévêtue, dans du vieux linge déchiré, du linge blanc arraché, déchiré, et lui sur elle, nu lui aussi ou juste le froc baissé, sa croupe blanche, et fourrageant le sexe violé de ma mère, sa croupe blanche et ce trou noir ouvert par l’effort, relâché, béant, une fosse, cet homme que faisait-il ? il vivait là mais on ne sait rien de cet homme qui a vécu ici, dans cette maison, pendant que sa femme, cette femme, ma mère, est restée grosse, et puis est venu ce mois de novembre, le 11 ou le 12, et puis le 14, et cet homme est parti, mais où, je me demande bien où, et personne ne sait, personne n’a jamais su, et ma mère est morte le 14 disent-ils, le 14 d’un mois de novembre, deux jours ou trois jours après ma naissance, en un mois de novembre, il y a quelques années, quelques vieilles années déjà quand même, un mois de novembre sans jour, sans lumière, rien que la nuit, une nuit pas vraiment noire, grise, une nuit de fin de jour, pas la nuit vraiment, le soir on dirait, un soir de novembre avec de la pluie et du vent, un long mois de novembre dans la terre grasse, les betteraves et le purin, et j’ai poussé là dans le purin, j’ai grandi avec la tante, ma tante, une vieille, une parente de ma mère on m’a dit, elle dit sa sœur mais elle est bien trop vieille, je l’appelle la tante, elle m’a gardé, nourri un peu, le moins possible, et frappé tous les jours, pour rien, pour survivre elle disait, tant que je suis resté plus faible qu’elle elle frappait, elle m’appelait l’infirme ou sale bâtard, mais maintenant elle se tait, elle voudrait s’enfermer mais je l’en empêche, et je la bats, elle m’épie la vieille, elle surveille mes départs, si je m’en vais une heure ou deux ou une journée entière, les dimanches des fois, dans le vent et la pluie violente et froide, le vent noir sur la plaine, qui hurle, et la terre, elle se tait, elle tremble, et moi je marche avec mon pied trop court sur cette terre muette et froide, muette sous le vent et la pluie, je marche jusqu’au soir, je pense à ce mois de novembre où je suis né, ici, sur cette terre noire, où ma mère est morte, cette femme, ma mère qui m’a aimé peut-être, la seule, mais peut-être n’a-t-elle pas eu le temps, il doit falloir du temps, surtout un infirme, son enfant une jambe plus courte que l’autre, comment savoir avant de marcher, et ma mère est morte là, dans un trou dans la terre à présent, quelque part autour de la maison mais où ? 

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