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Urquhart, Jane

Niagara

Trois histoires qui se rejoignent en une vision noire, poétique, saisissante qui se se déroulent près des chutes du Niagara à la fin du XIXe siècle. Traduit de l'anglais (Canada) par Anne Rabinovitch. 250 p. (1991)

Canadienne, née en 1947, Jane Urquhart a obtenu pour ce livre, en France, le Prix du Meilleur livre étranger.

Extrait

PROLOGUE

En décembre 1889, comme il revenait en gondole des environs du Palazzo Manzoni, Robert Browning eut l’intuition qu’il allait mourir. Cette révélation n’avait aucun rapport avec son âge ni son état de santé. Il avait soixante-dix-sept ans, un âge raisonnablement avancé, mais se trouvait, selon ses proches, dans une condition physique excellente. Il prenait un bain froid tous les matins et tenait à faire l’après-midi une marche de quatre kilomètres pour rendre à sa sœur de petits services inscrits sur une liste. Il buvait modérément et mangeait bien. Il avait l’esprit plus vif que jamais.

Il savait néanmoins qu’il ne tarderait pas à disparaître. Il devait admettre que depuis deux ou trois mois cette idée ne le quittait plus. Il n’était pas homme à ignorer les symboles, ni le message personnel qu’ils contenaient. Il en reconnaissait les signes dans l’air, comme l’annonce de l’hiver. Peut-être l’homme portait-il en lui la semence de sa propre mort, enfouie dans son cerveau telle l’image de la femme aimée. Il se pencha pour contempler les eaux profondes du canal et vit dans ce miroir obscur le reflet de son visage distingué et joyeux, avec ses yeux pétillants de vie.

Des palais vides de l’époque gothique ou de la Renaissance flottaient autour de lui comme des rêves d’un rose souillé. Des couchers de soleil à la figure sale, songea-t-il, et enchanté par l’image il chercha dans sa veste son carnet, son encrier et sa plume. Ses mains étaient engourdies par le froid et il eut de la peine à noter les mots. Même l’encre semblait figée par le froid et coulait difficilement. Il écrivit lentement, sans hâte, sans oublier de noter l’heure et le lieu exacts. Puis il rangea le tout dans sa poche où il laissa sa main un moment, bougeant les doigts pour faire circuler le sang. La célèbre humidité vénitienne était bien pire l’hiver, et Browning se mit à penser à la chaleur du feu dans le palazzo de son fils où le thé de l’après-midi ne tarderait pas à être servi, additionné de rhum à son intention.

Un vent soudain troubla la surface du canal. Browning leva instinctivement les yeux. Des taches bleues bordées de nuages déchiquetés, des traînées grises puis une masse noire, orageuse qui avançait lentement sur l’horizon. Un ciel en désordre pour la saison. Le temps n’avait ni fin ni commencement, il ne se définissait plus en blocs prévisibles. Chaque changement d’atmosphère exprimait la nostalgie d’une émotion disparue. La lumière dure, métallique, n’évoquait en rien la Venise dorée de l’été. La ville était meurtrie, déchirée. Le ciel ressemblait à une toile abîmée. La métaphore plut à Browning qui songea à reprendre son carnet. Le froid le força à renoncer avant même que l’idée n’ait pris forme dans son esprit.

Ses pensées revinrent doucement au point où elles avaient été interrompues : au palazzo Manzoni qu’il venait de visiter. Bella, bella palazzo Manzoni ! Les médaillons en marbre coloré roulaient dans sa tête, descellés de la façade Renaissance, et il commença à reconstruire pour la millième fois les fenêtres et les balcons imaginaires qu’il prévoyait pour la restauration de l’immeuble. Dans ses rêveries, le vieux poète avait foulé le sol inégal du palais et dormi sous ses fresques. allumé des feux dans ses cheminées sculptées et reçu des invités à la lumière des lustres. Entouré d’un petit groupe d’admirateurs il avait lu de la poésie à voix haute le soir, tandis que l’écho des mots résonnait dans les salles. Pas de R.B. aujourd'hui, leur dit-il avec un clin d’œil. Mais de la vraie poésie. Pénétrant avec modestie dans l’impressionnante bibliothèque du palais, il avait choisi un volume de Dante ou de Donne.

Tous le découragèrent. Certains disaient que la façade était sérieusement fissurée et les fondations loin d’être solides. D’autres affirmaient que le propriétaire absent ne s’en séparerait à aucun prix. Finalement il se laissa influencer par ses amis et sa famille et renonça sur leur conseil à réaliser son rêve, continuant de visiter le palais malgré son état délabré, abandonné et ses vitres brisées.

 

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