Panier: 0

Melkonian, Martin

Arménienne

D’Istanbul à Paris, de 1910 à aujourd’hui, une femme traverse les épreuves de la Grande Catastrophe et de l’exil. Prénom : Victoria. Signe distinctif : le profil de médaille d’une héroïne bravant les fantômes d’un pays où « des lambeaux de tissus ondulent par grands plis dans un désert lointain, une prison à ciel ouvert ». Sensible au chant profond de la langue française, Martin Melkonian a forgé, en quarante ans de métier, un style personnel. 118 pages / 19,50 euros (2012) 

Parmi les autres ouvrages de l’auteur, on aura remarqué Le Miniaturiste, Désobéir, Loin du Ritz, Les Marches du Sacré-Coeur, Un petit héros de papier, sans oublier Le Camériste et autres récits, paru en 1991 aux éditions Maurice Nadeau. 

Extrait

I

Je cherche un cahier. Je cherche un crayon à la mine de plomb ou une pointe Bic ou un feutre. Je cherche un lieu où écrire. Les mois passent. Je commence dans ma tête, sur des bouts de papier en couleur, des cahiers de divers formats. Je n’arrête pas de commencer. Ma tête bourdonne. Les papiers, je les déchire. Sauf un, sur lequel j’ai écrit : « Je n’ai pas la bonne langue pour parler d’elle. »

J’ai acheté un cahier à petits carreaux. J’ai choisi un feutre noir. Je vais dans des bibliothèques publiques. Cette mise en place est en soi un roman. Un roman pour aller vers elle.

Maman. Une mère. Ma mère. Arménienne.

Une femme, parlant une autre langue, un dialecte où se croisent l’arménien, le grec et l’ottoman, lui-même amalgame de turc, d’arabe et de persan. Un dialecte des années vingt du XXe siècle. Un dialecte transfusé dans mes veines, que je n’entends plus, ne parle plus, depuis que maman, ma mère, Victoria, s’est éteinte à l’âge de quatre-vingt-dix ans.

À Avranches, sous la croix orthodoxe de sa pierre tombale, en gros caractères dorés : Constantinople, Paris. Pour marquer le voyage, l’effort, le déracinement, le rêve de l’accueil.

Désormais, ce dialecte que je reconnais à peine dans d’autres bouches (parfois à Paris, d’autres fois à Istanbul ; mais à Istanbul, il faut forcer les portes des églises pour l’entendre), ce dialecte que je n’ose appeler une langue, est prisonnier en moi. En moi, mais exactement où ? Dans quel logement anatomique ? Je l’ignore. Je préfère dire partout en moi, partout où la vie se manifeste en moi, dans mon sang.

Maman, ma mère, Victoria, est dans mon sang, une nouvelle fois rescapée. Je ne peux pas la faire parler : elle parlerait à travers moi. À travers moi, c’est par l’entremise du livre. Un biais. Même si maman, ma mère, Victoria, avait peu de vocables à sa disposition.

C’est une ressortissante étrangère.

Je le sais maintenant : je dois supprimer des mots de mon vocabulaire d’amant de la langue française pour accéder à elle. Ou plutôt : pour qu’elle accède au livre à travers moi. Mais il m’est impossible de supprimer le je, le nous, de déposer une couche de givre sur la langue. Je ferais violence au rêve toujours vivant de l’Arménistan en nous. En nous : nos corps, outres de sang et théières à mémoire.

Que je m’appauvrisse en langue d’amour (la française) afin de transcrire la sensibilité de cette femme, maman, ma mère, Victoria, enfermée en langue étrangère (l’arménien de Constantinople-Istanbul). C’est un dialecte qui n’est pas étudié, c’est un sabir, ce sont des épaves, des bois flottants sur la mer provenant de bateaux naufragés. C’est confidentiel, c’est secret, ça ne se partage pas. L’appui alphabétique, les certitudes vocales font défaut. Mais quand les vagues du dialecte refluent jusqu’à l’orée des lèvres telle une semence retenue ou une série de décibels intérieurs mort-nés, mi-souffles mi-murmures, une délicatesse s’énonce avec une précision inouïe sans doute fautive pour les grammairiens de l’oreille, parce que les corps, celui de Victoria et le mien, émettent une vibration sourde, parce qu’ils replongent dans une profondeur lumineuse en laquelle il n’est guère d’échappée. Nous restons un temps en langue, maman et moi, extatiques, comme au bord de la mer de Marmara, à proximité du détroit du Bosphore, sur un sable de marc de café.

Retour

€ 19.50